Écouter de la musique, ça crée des liens
entretenu avec Naïl Sumbul et Ine Defieuw
Par une journée ensoleillée de fin septembre, Aurélie Walschaert, responsable de communication, a rencontré Ine Defieuw, collaboratrice à De Buurtwinkel vzw, et Naïl Sumbul, musicien et fidèle participant du projet Sésame depuis 2022. Même de loin, de belles notes de flûte montent vers elle. En arrivant sur la place Anneessens, elle repère Naïl assis sur un banc. Il est arrivé à l’avance au rendez-vous, alors il régale les passants de « mélodies mystiques turques », comme il les appelle lui-même, jouées au ney (flûte en roseau du monde arabe). Aurélie engage la conversation avec Naïl et Ine et leur demande à quel point la culture est importante dans leur vie ou leur travail.
Ine, pourriez-vous me parler de la mission de De Buurtwinkel et nous parler de votre rôle ?
Ine Defieuw : De Buurtwinkel est une maison de quartier à Anneessens. L'une de ses missions est de favoriser la coexistence des différentes communautés du quartier et de renforcer la solidarité. Nous sommes aussi là pour aider les personnes en situation de pauvreté. Nous essayons d'améliorer leur quotidien et réclamons de meilleures conditions auprès des politiques. Mais notre public ne se limite pas aux habitants du quartier Anneessens. Des gens viennent de toute l’agglomération bruxelloise pour participer à nos moments d'accueil, une espèce de café de parole, les mardis et jeudis matin. Nous sommes donc aussi un lieu de rencontre, et nous constatons que ce sont souvent les mêmes personnes qui reviennent, même si elles ont déménagé dans un autre quartier dans l’intervalle. Naïl, par exemple, j'ai fait sa connaissance dans ce cadre et par sa participation à nos événements.
Quel rôle la culture joue-t-elle dans votre action ?
Ine : Nous n'organisons pas d'événements culturels nous-mêmes, mais nous faisons des sorties mensuelles dans des musées, dans une ville, au cinéma, etc. La participation peut se faire gratuitement ou pour une somme modique. Nous constatons que les gens éprouvent un immense plaisir à s'échapper de leurs soucis quotidiens et à découvrir autre chose. Je pense aussi à la culture comme facteur de diversité de nos participants. En prenant part à une activité collective et en parlant de cette expérience, on en apprend davantage sur les coutumes de l'autre.
Naïl, la musique joue un rôle essentiel dans ta vie. Pourquoi est-elle si importante ?
Naïl Sumbul : La musique, pour moi, donne le goût à ma vie. Et je pense qu’elle peut donner le goût à d’autres aussi, en particulier ceux qui sont sans espoir ou tentent de survivre. Quand on a aimé quelque chose, par exemple un concert, ça donne envie d’en faire soi-même. Ainsi, on transmet la beauté qu’on a à l’intérieur et qu’on ne peut pas transmettre d’une autre façon. On a tous des beautés à l’intérieur, seulement il faut les cultiver. La musique, le dessin, la peinture, etc., peuvent permettre de s’exprimer, de retrouver confiance en soi et de se faire apprécier par les autres ou de sortir de l’isolement. D’autre part, une musique qu’on aime peut vous emmener ailleurs, dans un pays que vous aimez par exemple, et vous permettre de prendre distance avec la vie quotidienne.
Non seulement vous jouez de la musique, mais vous aimez aussi assister à des concerts. Qu’est-ce qui vous empêche de vous y rendre régulièrement ?
Naïl: Quand les concerts sont payants, ils sont trop chers pour moi. Mais le plus grand problème, c’est de ne pas en être informé quand il y a des concerts gratuits. Quand quelqu’un me parle d’un concert, je prends le téléphone et je demande si je peux y assister. Et des fois, la réponse est positive. Mais il faut oser, et cela n’est possible que si on est en forme et que quelqu’un vous montre le chemin. Sans culpabiliser les gens, il faut leur donner la possibilité de découvrir et d’essayer des nouveautés. Je vois beaucoup de gens qui n'arrivent pas à s’informer, même des activités culturelles gratuites. Parfois, on ne les informe pas en pensant qu’ils ont perdu le goût de la vie. Or le goût vient en essayant ou en acceptant de goûter. Le rôle des accompagnateurs culturels est donc très important. Et tout cela prend du temps, ça se fait pas à pas. En Turquie on dit : « goutte par goutte, on remplit un lac ».
Ine : Comme le dit Naïl, il est très important de se parler. En instaurant une relation de confiance, on peut amener les gens à passer outre leurs dernières hésitations. La situation financière et la barrière de la langue sont aussi des freins. Ce n'est pas toujours évident pour tout le monde de comprendre des informations d’une brochure ou d’un dépliant, même si on parle un peu le français ou le néerlandais.
De quelle manière un projet comme Sésame peut-il aider à rendre la participation à la vie culturelle plus facile ?
Naïl : Ce que le Klarafestival fait avec le projet Sésame, c’est aller parmi les gens et leur parler, en toute simplicité et avec le sourire. Ce sont ces aspects humains qui sont importants. Il faut tout d’abord s’approcher des gens. Et ce n’est qu’après que les choses pratiques suivent.
Ine : Je suis d'accord. Ça aide que la logistique soit prise en charge. Nos participants ont souvent beaucoup de soucis et de stress au quotidien, ce qui ne leur laisse pas beaucoup l’occasion de s’occuper d'autre chose.
Dans quelle mesure est-il important de pouvoir vivre la musique avec d'autres personnes ?
Naïl : La musique n’est pas seulement écoutée, et elle ne s’adresse pas uniquement aux spécialistes. Je trouve important qu’on puisse échanger sur la musique, surtout dans la société actuelle, qui est individualiste et capitaliste. Demander à quelqu’un comment il a trouvé un concert lui permet de s’exprimer. Ainsi, écouter de la musique, ça crée des liens.
Ine : Nous constatons que nous touchons beaucoup de personnes isolées par nos activités. Pour eux, c'est vraiment important de pouvoir sortir avec d'autres personnes. Si quelqu’un de leur cercle de connaissances est là aussi, la nouveauté fait moins peur.
Vous avez participé à plusieurs moments « Sésame » lors du Klarafestival et du Walden Festival en 2022. Qu’est-ce qui vous a le plus marqué ?
Ine : C’est vraiment chouette que tous les aspects pratiques soient déjà pris en charge. Il suffit de s’inscrire aux concerts. J’en retiens surtout l’accueil avant le concert proprement dit. Autour d'une petite collation et d'un verre, on a donné des explications sur les règles non écrites à respecter lors d'un concert et sur la musique. C’était rassurant pour ceux qui se retrouvaient en terre inconnue.
Naïl : Lors du Walden Festival l’été dernier, vous avez invité le compositeur algérien Salim Dada. Il a composé des choses formidables, sur l’identité de son pays et de sa culture. Cela a été présenté naturellement, sans minimiser la musique folklorique, et sans juger. J'ai trouvé ça incroyablement important et beau. Et à côté de cela, il y avait une atmosphère très relaxe pendant tout le festival, je me sentais à l’aise.
interview par Aurélie Walschaert, image © Patrick Van Vlerken