Barbara Hannigan (by MarcoBorggreve)
Barbara Hannigan, Equilibrium Young Artists & LUDWIG Orchestra
jeu 16.03, 20:00 / Flagey, Studio 4

Barbara Hannigan, Equilibrium Young Artists & LUDWIG Orchestra

music among friends

la musique comme un «équilibre» magique

entretien avec Barbara Hannigan, artiste à l'honneur du festival

L'artiste du festival de cette année n'est autre que Barbara Hannigan, soprano et cheffe d'orchestre de renommée internationale. Celle qui incarne une musique d'une sensibilité dramatique inégalée et qui a interprété près de 100 premières mondiales est l'une des artistes les plus passionnantes de la musique classique. À l’occasion du Klarafestival, elle dirigera et chantera la Quatrième Symphonie de Mahler avec le London Symphony Orchestra. Elle donnera aussi un concert scénique immersif avec les sœurs pianistes Katia et Marielle Labèque et réunira de jeunes artistes de son programme de mentorat Equilibrium. Sa pratique artistique a également inspiré le thème du Klarafestival 2023 : Become music (devenir la musique).

 

Pour l'ouverture du Klarafestival, vous dirigerez non seulement la Quatrième Symphonie de Mahler, mais vous chanterez également le solo de soprano du dernier mouvement. Diriger et chanter Mahler en même temps : pourquoi vous imposer ce tour de force ?

 

Barbara Hannigan : Je ne pense pas que je m'impose quoi que ce soit. Je préfère dire que je m’immerge dans la musique, dans le monde sonore de Mahler, en guidant l'orchestre au fil du récit. Dans cette quatrième symphonie, ce fil du récit n'est nullement linéaire. Il égrène plutôt une succession d'images, de philosophies, de perspectives sur la société et la justice sociale. La musique transcende le temps et les lieux. À la fin, le dernier témoin, c’est l'enfant qui (comme l'a écrit Mahler) donne la « clé » de la pièce.

 

Dans les années 1990, le musicologue Cristopher Small comparait un concert de musique classique à une messe. En effet, le public a le regard tourné vers l'avant, vers l'autel où la musique du « grand compositeur mort » est interprétée par un chef d'orchestre inspirant. J'ai l'impression que vous ne partagez pas ce point de vue.

BH : Aujourd'hui encore, beaucoup de maestros, d'organisations et d'orchestres considèrent le chef d'orchestre comme la figure titulaire. Je ne suis pas de cet avis. Si l’on oublie que la musique est un exercice de connivence, on s’y perd. Dans toutes les pièces où je chante en dirigeant, par exemple le dernier mouvement de la Quatrième Symphonie de Mahler, cette connivence est portée à son summum. Si l’orchestre m'accompagne pendant que je chante, ça ne peut pas fonctionner. On risque d’avoir un décalage et d’être désynchronisés dans le tempo ou dans l'interprétation. Nous devons former un couple. Parfois, c'est l'orchestre qui dirige, parfois c'est moi, et avec chaque orchestre, l'équilibre de cet échange est différent.

 

Cela renvoie-t-il à une question plus large pour vous, à savoir à qui donne-t-on une voix, une scène ? 

BH : Je suis consciente que ma présence au pupitre revêt plusieurs significations pour le public, notamment parce que certains n'ont peut-être jamais vu une femme diriger un orchestre auparavant. Qu'on soit un homme ou une femme, un poste d'autorité est un poste de responsabilité. On peut aussi se dire que le stress est un privilège. 

 

À l’occasion du Klarafestival, vous partagerez la scène avec plusieurs artistes de votre programme Equilibrium Young Artists. Votre approche collaborative influence-t-elle votre mentorat des musiciens prometteurs ?

BH : Oui, absolument. Je pense qu'il est important que les jeunes artistes comprennent que tout le monde, pas seulement les solistes vedettes, est un leader. Il est possible de développer ce caractère tout au long de sa carrière. Pour EQ, je n'organise pas d'auditions au sens traditionnel du terme. Je préfère proposer une journée entière d'atelier. Les jeunes talents sélectionnés travaillent activement avec moi, avec Jackie Reardon qui vient du monde du sport professionnel, avec leurs pairs et un invité. J'observe leur énergie et leur manière d'interagir, de se partager la salle. Quel genre de questions posent-ils ? Comment écoutent-ils ? Comment travaillent-ils avec le ou la pianiste ? Pour ce qui est du chant, je leur demande de se produire devant toute la salle, devant tout le monde, y compris les autres candidats. Certains ont le trac, mais c’est comme s’ils se produisaient en concert. Et c'est bien sûr ce que je recherche, des concertistes.

 

Nous avons parlé de votre connivence de cheffe d'orchestre et de mentor, mais qu'en est-il de votre rapport au compositeur ?

BH : Mon rapport au compositeur vivant a toujours été au cœur de ma carrière, puisque j'ai donné ma première création mondiale à 17 ans. J'ai consacré une grande partie de ma vie et de mon imaginaire à l'élaboration de nouveaux répertoires et à la défense des compositeurs et de leur musique. Au fil des ans, je dirais que je suis également devenue un très bon exégète, lorsque le compositeur le permet. Ça m’enthousiasme moins que le compositeur me dicte dans les moindres détails la manière exacte d'interpréter son œuvre. J'aime le partenariat, trouver des couleurs ensemble, proposer des idées et en apprendre davantage sur mon instrument de la part d'une oreille extérieure. C’est très enrichissant. Ces dernières années, la collaboration avec John Zorn a été une expérience extraordinaire qui a changé ma vie. Idem avec le compositeur et arrangeur Bill Elliott, avec qui j'ai planché sur des arrangements sur mesure de Gershwin et Weill ainsi que sur sa propre musique. Sans oublier David Chalmin, avec qui je me sens libre de proposer et d'échanger beaucoup d'improvisations et d’idées qu'il développe ensuite.

 

Pour citer à nouveau Christopher Small : qu'en est-il du « grand compositeur mort » ? Et Mahler ?

BH : Parfois, on a l'impression que même la relation avec le compositeur disparu peut être riche d’échanges. Il se peut que toutes ces années passées avec des compositeurs vivants m'aient aidée à dialoguer avec les morts... Chaque fois que j'ouvre une partition, ancienne ou nouvelle, il y a de nouvelles facettes à découvrir. La Quatrième symphonie de Mahler, par exemple, semble aborder le fossé entre riches et pauvres. Entre nantis et démunis. Le dernier mouvement s'intitule La vie céleste. C’est un chant où une enfant décrit sa vision du paradis, où sont présents non seulement les bons, mais aussi les riches et les méchants. Elle est stupéfaite d'être entourée de tant d'abondance. Je trouve ça déchirant. 

 

Comment percevez-vous le rôle du public pendant un spectacle ? 

BH : Selon moi, le public fait plus qu’écouter. Il participe activement au spectacle. Il apporte son énergie et son expérience dans la salle. Quelqu'un m'a interrogée un jour sur le sens d'un morceau. Il n’y a pas à proprement parler de sens à un morceau de musique. Chaque spectateur repart avec un vécu différent, tout comme chaque membre d'une famille en a une expérience différente.

 

Qu'en est-il du spectateur qui reste complètement mutique, sans exprimer aucune émotion ou réaction. Pensez-vous que c’est aussi une manière de participer ?
BH : Absolument. Les réactions extraverties du public sont faciles à observer et à recevoir. Avec le temps, j'ai compris que certains spectateurs sont très concentrés. Leur écoute est introspective et ce type de présence apporte beaucoup à un spectacle. Parfois, il y a des personnes qui, à la fin, n'applaudissent pas, mais qui viennent ensuite en coulisses nous remercier.

 

interview par Lalina Goddard, image © Marco Borggreve


 

assistez aux concerts avec Barbara Hannigan

En savoir plus sur Barbara Hannigan et sa vision artistique? Réservez votre place pour le documentaire I'm a creative animal le 17.03 en collaboration avec Bozar Cinema.

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