un symbole d’attachement à la terre
A Filetta explore les polyphonies corses de l’île de Beauté et les relie à d’autres genres, disciplines et traditions, de la musique de film au jazz, en passant par la danse. Klarafestival s’est entretenu avec son fondateur, Jean-Claude Acquaviva.
Vous avez rejoint A Filetta en 1978. Quelle était à cette époque la vocation de l’ensemble ? S’inscrivait-il dans un mouvement plus large ?
La fin des années 70 correspond à une période de grande effervescence un peu partout en Europe. La Corse à cette époque est en pleine ébullition : revendications politiques, sociales, culturelles, émanant d’une terre qui a le sentiment d’avoir été abandonnée. C’est à ce moment que des groupes comme le nôtre, sont nés pour contribuer notamment à la sauvegarde d’un patrimoine oral vocal, littéraire et poétique. La langue et son déclin ont été au cœur de nos préoccupations mais par ailleurs nous étions très ouverts sur les luttes menées partout sur la planète pour un monde plus juste et plus fraternel. Nous demeurons donc fidèles à nos engagements et plus que jamais sommes aux côtés des plus exposés, des plus démunis.
Que signifie A Filetta ?
A Filetta signifie 'la fougère'. Au-delà du fait qu’il s’agit d’une plante très enracinée sous nos châtaigniers, elle est un symbole d’attachement à la terre. Elle renvoie au sol et à la mémoire. Elle commande à chacun de se rappeler ses origines sans pour autant véhiculer une quelconque envie d’exclure l’autre quel qu’il soit.
Le répertoire principal d’A Filetta est la polyphonie traditionnelle, mais vous y mêlez aussi d’autres genres non classiques, voire d’autres disciplines artistiques comme la chorégraphie. Est-ce important pour vous ?
Notre raison d’être réside effectivement dans une tradition vocale très puissante dont nous sommes issus et épris. Ceci dit, nous avons toujours défendu l’idée que la tradition est comme un tamis auquel les générations successives doivent abonder par des apports nouveaux et c’est précisément pour cette raison que l’identité est en perpétuel devenir. S’ouvrir à d’autres disciplines, d’autres artistes, d’autres mondes c’est faire un pas en direction de l’autre et c’est aussi se métisser un peu.
Durant Klarafestival 2022, vous vous produirez avec le bandonéoniste Daniele di Buonaventura et le trompettiste Paolo Fresu. Comment vous êtes-vous rencontrés ?
Nous avons été présentés les uns aux autres en 2006. Une petite salle programmant du jazz à Ajaccio, l’aghja, fêtait ses 20 ans et voulait organiser une rencontre entre des chanteurs de polyphonies et des jazzmen. Ce fut un véritable coup de foudre et nous ne nous sommes plus jamais vraiment quittés. Nous avons effectué de nombreux concerts ensemble un peu partout en Europe et avons enregistré deux albums : Mistico mediterraneo paru en 2011 chez ECM et Danse Mémoire, Danse (grand prix de l’académie Charles Cros) que nous avons coproduit avec TUK le label de Paolo en 2017.
Quelles pistes explorez-vous dans Danse Mémoire, Danse ?
Ce qui nous rapproche tout d’abord ce sont un certain nombre d’engagements. Pour nous la musique au-delà du fait qu’elle divertit, peut être porteuse de messages. Notre dernier album, Danse Mémoire, Danse, rapproche virtuellement deux penseurs, Aimé Césaire, grand poète martiniquais, et Jean Nicoli, figure emblématique de la résistance en Corse durant la seconde guerre mondiale ; deux hommes ayant combattu avec force, le capitalisme et son corollaire, le colonialisme qui broie hommes et civilisations. Sur le plan musical on ne s’interdit rien dès lors que l’on prend du plaisir à s’exprimer ensemble, peu importe le langage !