'C’est plutôt dans le lâcher-prise que dans le contrôle que je me sens chez moi.'
Entretien avec Anthony Romaniuk
Claviériste aux multiples talents, Anthony Romaniuk navigue avec aisance entre classique, jazz, improvisation et ambient. Il présentera lors du Klarafestival 2026 son album solo On Modes, constitué en grande partie d’œuvres personnelles, mais également de compositions de Pärt, Adams et Ligeti. Il y arrange au passage quelques morceaux de Radiohead, Björk et d’autres artistes. Quelques semaines avant son concert de présentation, nous abordons avec lui l’album, son parcours audacieux et la question centrale du festival : Where Is Home?
Quel a été le rôle de la musique dans ta jeunesse ?
Tu as combien de temps ? (rire) L’intérêt pour la musique dans ma vie est principalement venu de mon père. Mon grand-père était musicien traditionnel en Bucovine, une région montagneuse appartenant autrefois à la Roumanie, aujourd’hui à l’Ukraine. Bien que mon père ne soit pas lui-même devenu musicien, il a grandi avec la musique. Pendant la Deuxième Guerre Mondiale, il s’est exilé dans l’hémisphère sud comme beaucoup d’autres personnes, et c’est ainsi – pour faire court – que je suis né en Australie. Je pense que la musique a eu pour mon père un effet stabilisant sur le plan émotionnel. Il avait une petite collection de disques qu’on a entendus un nombre incalculable de fois. La musique était omniprésente, comme une bande-son de notre vie quotidienne. Je suis le dernier d’une fratrie de cinq enfants et chacun d’entre nous suivait un cours de musique. Il y avait toujours à la maison quelqu’un en train de jouer quelque chose.
Quel est ton premier souvenir musical ?
Hmm… je n’en ai pas vraiment, je pense. Je pourrais bien inventer quelque chose, mais je sors tout juste d’une retraite silencieuse de dix jours, donc je préfère être honnête. (rire) Par contre, ce dont je me souviens, c’est la première fois où j’ai ressenti l’impact émotionnel de la musique. Ça devait être vers mes onze ans, quand j’ai découvert le jazz. Avant, la musique était juste omniprésente, mais sans qu’elle me touche vraiment personnellement. Mais quand j’ai entendu l’album Steamin’ de Miles Davis, je n’ai pas compris ce qui m’arrivait. Je sentais pour la première fois que la musique pouvait signifier quelque chose, qu’elle peut totalement nous absorber. Elle peut faire de nous des êtres plus complets, devenir une partie de ce que nous sommes et de ce qui nous anime.
Que t’a apporté l’album Steamin’ sur le plan personnel ?
Il rayonne de ce disque une coolitude naturelle, une assurance dissimulant un grand optimisme. Et qu’est-ce que la coolitude, quand on y pense ? En substance, c’est le résultat de la confiance en soi. Savoir qui on est et être en paix avec soi-même. On se cherche tous un peu quand on est jeune, et Steamin’ a été une grande inspiration pour moi. Je voulais devenir cette musique.
Y a-t-il d’autres personnes qui t’ont inspiré pendant ces années formatrices ?
Ma première professeure de piano a été davantage un guide qu’une enseignante pour moi. Le plus grand conseil qu’elle m’ait donné, je m’en souviens encore, c’était : « surveille ta position et équilibre ton poids, ‘from bum to thumb’ (du derrière au pouce, ndlr.) ». Pour le reste, elle m’a surtout offert l’espace nécessaire pour m’épanouir par moi-même, ce qui était vraiment bien. C’est plus tard, dans la vingtaine, que j’ai développé ma technique. Je me suis jeté comme un nerd sur les drills de Charles-Louis Hanon (auteur de Le pianiste virtuose, ndlr.). Je jouais ces exercices tous les jours. C’est le genre de structure qui me correspond bien.
Ton premier instrument est le piano. Quand t’es venue l’idée de jouer du clavecin et du pianoforte ?
C’était vers mes 25 ans, quand j’étudiais à New York où j’ai à nouveau fait des rencontres intéressantes. Grâce à ces personnes, j’ai entre autres découvert la musique baroque, que je trouvais magnifique mais que je ne pouvais pas rendre au piano. C’est pourquoi je me suis mis à étudier le clavecin. Plus tard encore, à La Haye, j’ai découvert le pianoforte et j’ai encore une fois changé d’orientation. (rire)
Sur quel instrument es-tu le plus à l’aise ?
Quel que soit le clavier, je trouve toujours un moyen de le faire sonner, en privilégiant la production de son. Cette faculté d’adaptation est un de mes grands points forts, je pense. Mais je reste avant tout pianiste. La mécanique du marteau et de la corde est celle qui m’est la plus familière. J’ai grandi avec cet instrument et l’évolution ne s’est jamais arrêtée. Comment continuer à progresser en tant que musicien quand on a terminé sa formation ? Voilà une question intéressante et un défi important. Je pense que On Modes est ma plus belle œuvre à l’heure actuelle et j’en suis agréablement surpris.
Sur l’album, tu utilises également l’électronique. Comment se marie-t-elle à ton instrumentarium acoustique ?
J’écoute beaucoup de musique électronique et j’expérimente souvent dans ce domaine, mais je ne me définirais certainement pas comme musicien électronique averti. Pourtant cet univers a influencé ma pensée. Une de mes pièces récentes est d’ailleurs une sorte de remake analogique d’une improvisation sur synthétiseur, même si je ne m’en suis rendu compte qu’après. Pour On Modes, j’ai travaillé dans un formidable studio à Berlin, avec toute un éventail d’échos à bande et d’autres appareils analogiques. Il fallait que je m’en serve. Je suis très heureux d’avoir été encadré par deux producteurs exceptionnels, dont un ami belge, Jo Thielemans.
Tu es souvent en tournée et tu as vécu sur différents continents. Qu’est-ce que ça fait d’être chez soi à différents endroits ?
J’avais 18 ans quand j’ai quitté l’Australie et j’ai encore déménagé plusieurs fois depuis. J’ai vécu six ans à New York, cinq ans à La Haye, six ans à Bruxelles et sept ans à Anvers. Cela fait maintenant trois ans que je vis à Madrid, où je me sens presque plus « chez moi » que mon épouse espagnole. (rire) C’est vrai qu’il est probablement plus simple de se dire : « Voilà l’endroit où je vis. Voilà mes amis. C’est ici que je veux planter mes racines. » Et à ce niveau, je ne me suis peut-être pas facilité la tâche. Mais changer de lieu de temps à autre est également enrichissant. Cela donne l’occasion de continuer à se demander : qui suis-je dans cet environnement ? Comment est-ce que je me positionne dans ce nouveau contexte ?
Ce parcours t’a-t-il permis de comprendre ce qu’est ton « chez-toi » ?
Dans ce cas également, tout est une question de capacité d’adaptation. Mon chez-moi, c’est le mouvement, le changement. Il ne s’agit pas d’un endroit précis. Mon chez-moi, c’est le temps qui passe, les lieux qui changent. C’est davantage lâcher prise que s’accrocher. C’est précisément là que se trouve une certaine sérénité, même si ça sonne très bouddhiste. (rire)
Y a-t-il un son que tu associes à l’un des endroits où tu as vécu ?
J’ai souvent cette sensation par rapport à New York, où l’on vit entouré en permanence d’une cacophonie de sirènes, de métros, et de millions de personnes. J’ai adoré vivre là-bas. Mais la musique est elle aussi intrinsèquement liée à son environnement. Par exemple, écouter du bluegrass est une expérience totalement différente en Caroline du Nord ou en Afrique de l’Ouest.
Y a-t-il des rituels qui te donnent le sentiment d’être chez toi quand tu es en voyage ?
Je médite tous les jours et je suis un redoutable snob de café. (rire) J’emmène mon AeroPress et mon moulin manuel partout avec moi et je cherche dans chaque ville les meilleurs bars à café. C’est une manière de créer un lien avec l’endroit où je me trouve.
Te sens-tu chez toi sur scène ?
D’une certaine manière, oui. En même temps je repense à un traité du 16e siècle expliquant que le spectacle n’est pas un échange entre l’artiste et le public, mais une rencontre commune. Idéalement, tout le monde regarde en même temps vers le centre d’un espace. C’est dans cette expérience partagée que réside potentiellement la magie. Le terme espagnol « duende » résume très bien cette idée : le moment où l’on est absorbé par quelque chose de plus grand que soi-même.
Comment décrirais-tu ton lien avec Bruxelles ?
Bruxelles est pour moi comme un carrefour de cultures. Ce n’est pas une grande ville, mais elle devient de plus en plus cosmopolite. Cette convergence d’univers amène un dynamisme particulier. Bruxelles est assez grande pour être véritablement accueillante. On peut vraiment y être soi-même. J’ai aimé y habiter.
Tu y seras bientôt de retour pour le concert de présentation de On Modes. Comment est née l’idée de cet album en particulier ?
Pendant le confinement, j’ai commencé à jouer Phrygian Gates de John Adams. J’étais tellement passionné par cette pièce que je voulais en faire le point central d’un programme. Comme l’évoque le titre, elle est composée en mode phrygien (une gamme spécifique, ndlr.) et je me suis très vite rendu compte que je voulais travailler sur le pouvoir expressif de ce mode et d’autres modes.
Qu’est-ce qui t’attire dans les modes ?
Plus encore que les tonalités majeures ou mineures, les modes racontent chacun leur propre histoire. Ce sont des gammes qui véhiculent les couleurs et les moods les plus divers, ils peuvent vous propulser en un instant dans un autre monde. Le mode mixolydien, par exemple, est brutal et défiant, alors que le dorien paraît plutôt contemplatif et suggère un doux optimisme. Chaque mode vous met dans un état émotionnel différent, sans pour autant que vous deviez en connaître davantage. On en revient à l’auditeur qui devient la musique. Un son naît dans lequel se trouve de la vie et cette vie peut exprimer une infinité de choses.
Comment as-tu utilisé ce langage modal ?
Ça a été un long processus de réflexion et de recherche. En effet, on retrouve les modes principalement dans la musique ancienne et le jazz. Il existe peu de répertoire modal pour les pianistes. Je n’avais donc pas d’autre choix que de créer mon propre répertoire. Outre la pièce d’Adams, j’ai également choisi quelques œuvres du 20e siècle de Pärt et Ligeti. Mais pour le reste, l’album est intégralement constitué de compositions, d’improvisations et d’arrangements personnels. Développer ma propre voix était une étape importante pour moi. L’album paraît sur un label classique (Alpha Classics, ndlr.), mais honnêtement, je n’ai pas la moindre idée du genre dans lequel je devrais le classer. Ce n’est pas du jazz, ni de l’ambient, ni de la musique électronique ou du néoclassique.
Peut-être est-ce simplement ton genre à toi ? Comme un mélange d’influences qui auraient percolé à travers ton filtre unique ?
C’est tout à fait ça. (rire)
Fauve Charlier & Katherina Lindekens