Liesbeth Decrock portrait

Le son du « chez-soi »

Entretien avec Liesbeth Decrock

Quiconque parcourt l’œuvre de la compositrice Liesbeth Decrock remarque immédiatement son penchant pour les compositions inhabituelles et les titres ludiques, parfois à la limite de l’ironie. Derrière cette façade excentrique se cache une artiste qui porte un regard bienveillant et sensible sur le monde. Ces qualités la désignent parfaitement pour le projet Le Klarafestival prend soin de vous.

 

Durant une semaine, Liesbeth a séjourné dans la maison de repos De Overbron à Neder-over-Heembeek où elle s’est immergée dans le quotidien des résidents. Elle a ainsi pu vivre au plus près ce que cela signifie que de se créer un nouveau foyer dans un lieu qui n’est pas tout à fait le sien. Elle a également pu y écouter les récits des résidents. Elle s’est imprégnée de toutes ces impressions pour en faire une composition que vous pourrez entendre cet automne lors d’une tournée avec l’Effel Quartet dans plusieurs maisons de repos à Bruxelles.

Nous recherchons tous quelque chose de très basique, quelque chose de chaleureux et de doux qui nous entoure. Et qui peut nous réconforter lorsqu’on est nostalgique.
Liesbeth Decrock

Comment as-tu vécu cette semaine ?

C’était une expérience assez intense et impressionnante. Une maison de retraite est un monde en soi, avec ses propres rythmes et ses propres attentes. J’ai dû chercher un certain temps comment m’y intégrer et aussi ce dont j’avais besoin pour fonctionner et composer dans ce contexte. Mais après quelques jours, tout s’est mis en place.

 

Comment as-tu abordé la composition dans cet espace ?

J’ai pu assez facilement recréer mon environnement de composition habituel dans la chambre que j’occupais, avec mon piano, un petit clavier et mon ordinateur portable. Cela m’a donc semblé assez familier. Mais j’ai rapidement remarqué que je ne pouvais pas me concentrer aussi bien qu’à la maison. Pour composer, j’ai besoin de me sentir vraiment seule, de m’isoler du monde extérieur. Ici, c’était quasi impossible. Ce qui m’a aidée, c’est de structurer mes journées. Le matin, je participais généralement aux activités de groupe et j’avais la possibilité d’établir un premier contact en douceur avec les résidents. Dans l’après-midi, je me retirais dans ma chambre pour faire le point sur mes impressions et commencer à composer. Le soir, je mangeais avec les résidents et puis je passais un peu de temps dans le couloir entre les deux ailes du bâtiment, c’est l’endroit idéal pour nouer des liens. Les sons étouffés provenant des différentes chambres ou des cuisines en cours de rangement confèrent à l’endroit une atmosphère très familière.

Liesbeth Decrock reading next to an aquarium

Au cours de vos conversations avec les résidents, y a-t-il eu des témoignages qui t'ont touchée ou inspirée ?

Un thème auquel je fais souvent référence dans mon travail, c’est celui du « chez-soi ». Une maison de repos me semblait être l’endroit idéal pour en parler. Au cours des entretiens, j’ai rapidement constaté qu’il s’agissait d’un sujet sensible pour de nombreux résidents. Par exemple, une dame gardait la clé de sa chambre sur elle. Il était important, à ses yeux, que sa chambre soit toujours fermée à clé pour éviter les visiteurs indésirables. Un autre résident a mentionné qu’il lui semblait plus facile de se sentir chez soi ici si l’on a vécu dans le quartier toute sa vie. Je n’y avais jamais vraiment pensé, mais ce qui se trouve en dehors de votre chambre ou de votre maison contribue également à déterminer si un lieu vous semble familier. Ce qui m’a également frappée, c’est que chacun a sa façon de créer son nouveau chez-soi. Il s’agit souvent de petites choses, des photos ou des peintures que les résidents amènent de leur ancienne maison, des objets qui les ont accompagnés toute leur vie... Ou la musique qu’ils avaient l’habitude d’écouter. 

 

La musique peut-elle aider à se sentir chez soi dans un lieu inconnu ?

Pour moi, mon « chez-soi » est un endroit où je me sens en sécurité. Et la musique y participe considérablement. C’est pour ça que j’ai toujours des écouteurs avec moi. Si je ressens le besoin de m’isoler un instant, je sais que je peux les mettre et écouter la musique que je connais ou un paysage sonore calme. Cela m’aide à déconnecter, même dans un endroit bondé, et à me sentir intérieurement chez moi. C’est comme un espace rassurant que j’emporte avec moi.

Comment fais-tu ressortir cette sensation du « chez-soi » dans la musique que tu composes en ce moment ? 

J’ai commencé par chercher à quoi ressemblait mon chez-moi en musique et j’ai imaginé des sons ronds et accueillants. Je pense qu’à notre manière, nous recherchons tous quelque chose de très basique, quelque chose de chaleureux et de doux qui nous entoure. Et qui peut nous réconforter lorsqu’on est nostalgique. J’ai passé la semaine dernière à essayer de traduire tout cela en un cadre cohérent pour la composition. Je suis également très heureuse d’écrire pour un quatuor de saxophones : le timbre chaud de l’instrument s’accorde à merveille avec les sonorités douces que je souhaite faire ressortir. 

 

Interview par Aurélie Walschaert

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