Livret de programme

minguet

Minguet Quartett

Luigi Nono 100

13.03.2024 — 20:00
Flagey, Studio 4
Préface

Bienvenue à la dix-neuvième édition du Klarafestival! Le thème Crossroads – Come Together illustre à merveille la rencontre entre le public, les artistes et leurs concerts inspirants. Un lieu de convergence où le gratin de la musique classique internationale engage le dialogue avec des créations fortes et des talents émergents.

 

L’inspiratrice de cette édition n’est autre que l’artiste Claron McFadden. « Je me trouve à un carrefour où les styles et les générations se croisent, se rencontrent et se heurtent », confie-t-elle. C’est ce constat qui a tissé la trame du programme.  Le Klarafestival est comme refuge où règnent l’espoir, le concert des voix et la beauté sous toutes ses formes. Un lieu où le familier prend un nouveau sens et où les nouvelles expériences nous submergent. 

 

Jan Raes, président

Joost Fonteyne, intendant

Chantal Pattyn, manager Klara

Programme

Ulrich Isfort – violin

Annette Reisinger – violin

Aida-Carmen Soanea – viola

Matthias Diener – cello

 

Coproduction: Klarafestival, Flagey

 

– 

Johannes Ockeghem (ca. 1410-1497)

Chansons 

 

Giuseppe Verdi (1813-1901)

‘Ave Maria. Enigmatic scale harmonised for 4 mixed voices’, from Quattro pezzi sacri 

 

Ludwig van Beethoven (1770-1827)

‘Heiliger Dankgesang eines Genesenen an die Gottheit, in der lydischen Tonart’, from String Quartet No. 15 in A Minor, Op. 132 

 

Luigi Nono (1924-1990)

Fragmente-Stille, an Diotima

Clé d'écoute

2024 marque le 100ème anniversaire de la naissance du compositeur italien Luigi Nono (1924-1990). Sa musique avant-gardiste symbolise le vent nouveau et visionnaire qui a soufflé sur le monde de la musique à partir des années 1950. Le Minguet Quartett célèbre l'anniversaire de Nono en nous donnant un aperçu de l'univers musical de son seul quatuor à cordes – Fragmente-Stille, an Diotima. Ce quatuor est en effet un carrefour où se croisent les nouvelles voies explorées musicalement par le compositeur et les influences qui l’ont nourri.   

 

Des sons en mouvement

L'univers musical dans lequel Nono nous plonge dans son Fragmente-Stille, an Diotima s'articule sur un élément de son vécu (personnel) : « Mes œuvres sont basées sur un stimulus humain : un événement, une expérience ou un texte qui parle à mon instinct et touche mon âme ». Entre juillet 1979 et janvier 1980 – mois durant lesquels il a composé son quatuor – le compositeur a ressenti au plus profond de lui la nécessité, selon ses termes, de « reconsidérer toute mon existence de musicien et d'intellectuel dans cette société, afin d’explorer de nouvelles possibilités cognitives et créatives ». Dans Fragmente-Stille, an Diotima, Nono introduit un nouvel idiome sonore. Il a ici recours à ce qu’il nomme des « sons en mouvement » qui définissent la musique de manière fragmentaire. Dans ce quatuor à cordes, les gestes musicaux expressifs ne durent souvent guère plus que quelques secondes. Ce sont des fragments comme chuchotés qui affleurent les limites du perceptible, faisant du silence une composante essentielle de la musique. Nono impose aux musiciens des techniques de jeu particulières, et leur demande par exemple de frotter ou de frapper leur instrument avec les crins de l'archet, avec la seule baguette, ou avec les deux en même temps. Ensuite, les musiciens sont amenés à produire une grande variété de trémolos, de vibratos et d'harmoniques, à décliner différentes nuances de pizzicati ou à « jouer sur le sillet », entre le sillet et la main ou tout contre le sillet. Il n'y a plus de tension ni de rupture. Nono nous prive de toute clé, de tout indice, car toute l'expérience d'écoute tourne autour de la fragilité délicate de la musique.

 

Des chants silencieux

La force motrice du quatuor réside dans les 47 citations que le compositeur italien emprunte au poète allemand Friedrich Hölderlin (1770-1843) et qu’il note à 52 endroits de la partition. Douze d'entre elles sont tirées de Diotima, le poème que Hölderlin a dédié en 1796 à sa fiancée, l’incarnation de son idéal supérieur de la beauté et de la sagesse. Certaines des citations littéraires reprises par Nono se limitent parfois à un seul mot. D'autres reviennent à plusieurs reprises, comme « .... Das Weisst Aber du nicht... » du poème Wenn aus der Ferne, qui revient cinq fois. Ces mots de Hölderlin, qui constituent pourtant le « texte » du quatuor, restent inaudibles. Dans la préface de sa partition, Nono indique en effet que ces vers ne doivent pas être récités ou mentionnés pendant l’exécution du quatuor. Ce « programme intérieur » est exclusivement destiné aux interprètes. Il les appelle des « chants silencieux ». Les quatre musiciens « peuvent les chanter en silence, tels qu’ils les ressentent, comme des sons qui tendent vers la « délicate harmonie de la vie intérieure »»  (Hölderlin).   

 

La tête en proie au doute

Le seul point de repère que nous livre Nono se limite à une série de citations musicales d’œuvres de Johannes Ockeghem, Ludwig van Beethoven et Guiseppe Verdi, qu'il intègre dans Fragmente-Stille, an Diotima et que le Minguet Quartett nous fait également découvrir pendant le concert. Ces références constituent les différentes composantes de l’univers du quatuor, car elles symbolisent chacune une étape de la vie de Nono. Ainsi, l’alto fait entendre, juste avant le finale, le thème de la chanson Malor me bat d'Ockeghem, publiée en 1501 à Venise, la ville natale de Nono. L’importance accordée par Ockeghem à l'utilisation de techniques de composition polyphonique complexes lui vaut d’être considéré comme le « père du contrepoint moderne ». Avec cette citation, Nono fait affleurer à la fois les racines de la musique et son propre vécu de compositeur. Nono a découvert la musique d'Ockeghem lorsqu'il étudiait auprès de Bruno Maderna (1920-1973), qui l'avait encouragé à explorer de nouveaux territoires musicaux. La référence à Ockeghem montre à quel point Nono entend se réinventer en tant que compositeur, comme il l'a fait pendant ses études. Ou comme le dit Hölderlin : « Quand j'ai sombré dans le deuil.... La tête en proie au doute ».  

 

La flamme de l'espérance dans le passé

En répétant régulièrement l’indication musicale « mit innigster Empfindung », Nono montre que son quatuor à cordes offre une réponse à ce doute. C’est là un renvoi à l’indication – identique – que l’on trouve dans la partition du quatuor à cordes Op. 132, « Heiliger Dankgesang eines Genesenden » de Ludwig van Beethoven. Nono utilise ces mots dans les passages les plus expressifs de son quatuor et demande aux interprètes de ne pas utiliser ici de techniques de jeu innovantes. La partition précise que pendant un court instant, ils doivent revenir à l’arco, la technique de jeu habituelle des instruments à cordes. Beethoven a composé son quatuor juste après une longue période durant laquelle la maladie l’a empêché de travailler. Il exprime ainsi dans son quatuor la joie d’être guéri. A l’instar de celui du maître allemand, le quatuor de Nono symbolise le sentiment de dépassement de soi, de triomphe sur la douleur et les doutes. Ce sentiment explique également la référence à l'Ave Maria à quatre voix de Verdi (1889), le premier mouvement du Quattro pezzi sacri. Dans cet Ave Maria, Verdi harmonise une échelle musicale énigmatique, inhabituelle, la « scala enigmatica ». L’étrangeté de la sonorité de cette échelle est liée à l’association d’éléments de la tierce majeure, de la tierce mineure et de l’entièreté de la gamme. La scala enigmatica avait été publiée dans un journal milanais en 1888, en guise de défi lancé aux compositeurs. Verdi, dans son Ave Maria tout en sobriété, s'amuse à combiner l'expressivité moderne de la gamme avec un style de composition qui n’est pas sans rappeler celui de Giovanni Pierluigi da Palestrina (1525-1594), un compositeur italien de la Renaissance. Nono emprunte à Verdi l'idée de faire de son quatuor une œuvre à la croisée du présent et du passé. Fragmente-Stille, an Diotima représente ainsi un nouveau départ « vers l'extérieur, dans l'air et la lumière, plein d’espérance et de ténacité. » Cette phrase de Hölderlin illustre l'importance du poète aux yeux du compositeur. Nono établit en effet un lien entre le passé et l’espérance : « Le don d'alimenter la flamme de l'espérance dans le passé n'appartient qu'à l'historiographe qui est intimement convaincu que si l’ennemi gagne, même les morts ne seront pas à l’abri. Et cet ennemi a toujours triomphé. » Cet entrelacs subtil de chuchotis, de mélodies fugaces et de souvenirs musicaux entend montrer comment le passé ouvre les portes de l’avenir. 

 

Waldo Geuns, traduit par ISO Translation & Flagey

Biographies

Minguet Quartett

Le Minguet Quartett porte le nom du philosophe et musicopédagogue espagnol du XVIIIe siècle, Pablo Minguet. Comme lui, le quatuor est investi d’une mission : rendre l’art accessible au grand public. Mission dont il s’acquitte avec ferveur dans les plus grandes salles de concert du monde entier. Dès sa fondation en 1988, le Minguet Quartett se consacre avec la même fougue aux répertoires pour quatuor à cordes classico-romantique et moderne. L’ensemble a notamment enregistré sur CD l’intégralité des quatuors à cordes de Wolfgang Rihm, Peter Ruzicka et Jörg Widmann. Il interprète régulièrement de nouvelles créations, souvent mises en dialogue avec des œuvres « sœurs » du répertoire classico-romantique.

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