Livret de programme

Anthony Romaniuk surrounded by pianos

Anthony Romaniuk

On Modes

29.03.2026 — 17:00
Flagey, Studio 1
Préface

Where Is Home? 

Un chez-soi musical

 

Un homme monte sur scène, violoncelle à la main. Il observe la salle, écarte les bras et déclare : « Bienvenue. Ce soir, vous n’êtes pas de simples spectateurs, mais des participants. Notre rencontre est un échange. » Il commence ensuite à chanter et à jouer, et tout devient clair. Tel une antenne vivante, il capte l’énergie du public et la renvoie décuplée. La salle se métamorphose en salon. Ceux qui étaient présents rentrent chez eux transformés. 


C’est à peu près ainsi que se déroule un concert d’Abel Selaocoe. Avec ce charismatique violoncelliste, chanteur et compositeur, nous vous souhaitons la bienvenue au 21e Klarafestival. En tant qu’artiste du festival, Selaocoe donnera trois concerts couvrant tout le spectre de son univers musical. De la musique traditionnelle de son pays natal, l’Afrique du Sud, au baroque en passant par le jazz, le classique contemporain et l’improvisation, il fusionne toutes ces influences pour créer une œuvre unique placée sous le signe de l’identité et des échanges culturels.

 

Le thème de cette édition du festival s’inspire du premier album du Bantu Ensemble, le groupe de Selaocoe : Where Is Home? Une question ouverte qui appelle d’innombrables réponses, surtout dans une ville aussi diversifiée que Bruxelles, où se croisent 180 nationalités et 100 langues. Notre capitale est une plaque tournante. Un refuge. Un foyer temporaire ou permanent pour d’innombrables personnes et autant d’histoires. Jour après jour, nous avons la chance de pouvoir ancrer notre festival dans un terreau aussi fertile. 

 

Le Klarafestival 2026 rend hommage à cette ville qui est la nôtre. Dans le cadre du Muziekberg/Mont des Musiques, des musiciens bruxellois investissent pendant une journée le Mont des Arts, entre le Musée des instruments de musique, Bozar, la galerie Ravenstein et les Musées royaux des Beaux-Arts. Radio Lomax et la Chorale des Invisibles (La Voix des Femmes Sans Papiers) interprètent des chansons bruxelloises aux origines diverses. 

 

Notre mission est de faire découvrir à un public aussi large que possible que la musique classique est bien vivante. Entre les mains des musiciens audacieux que nous accueillons, même les œuvres les plus familières reçoivent un nouveau souffle. Laissez-vous surprendre par la Passion selon Saint Jean de Bach sous la direction de Maxim Emelyanychev. Émerveillez-vous devant Beethoven et Strauss avec l’Orchestre Philharmonique du Luxembourg. Redécouvrez Chopin et Scriabine dans une interprétation d’Alexandre Kantorow. Ou faites connaissance avec le phénomène du clavier Anthony Romaniuk : tout comme Abel Selaocoe, il mêle sa propre musique au répertoire existant, de Bach à Björk. 

 

Cette édition du festival rassemble d’autres artistes partageant ces mêmes affinités musicales. Annelies Van Parys a ainsi achevé la 8e symphonie de son ancien professeur Luc Brewaeys. Les pianistes Kris Defoort et Stéphane Ginsburgh rendent hommage à leur ami Philippe Boesmans, qui aurait eu 90 ans en 2026. Quant à Abel Selaocoe, il improvise avec d’anciens et nouveaux alter ego musicaux et interprète un tout nouveau concerto pour violoncelle de la compositrice américaine Jessie Montgomery avec le Brussels Philharmonic. 

 

Tout ceci ne serait pas envisageable sans le soutien de nos partenaires à Bruxelles et ailleurs. Bozar, Flagey, La Monnaie, l’Ancienne Belgique, Brussels Philharmonic, l’Orchestre national de Belgique, Passa Porta, BNA-BBOT et la Fondation Luc Brewaeys contribuent à l’ADN unique du Klarafestival. Nos partenaires privés indispensables sont KPMG Belgium, Proximus, Brugse Zot, Gimv/WorxInvest et Interparking. Nous tenons à remercier la Communauté flamande, la Commission communautaire flamande, la Région de Bruxelles-Capitale et la Loterie Nationale pour leur soutien. La collaboration avec la VRT et Klara est quant à elle le secret de notre succès en tant que festival radiotélévisé. Enfin, nous adressons toute notre reconnaissance au public enthousiaste qui nous suit, tant dans la salle de concert qu’à la maison via la radio et VRT MAX. 

 

Pour Abel Selaocoe, le « chez-soi » représente bien plus qu’un bâtiment ou un lieu. « Il peut s’agir d’un espace spirituel. De quelqu’un. (...) De quelque chose que l’on découvre au détour d’un chemin. » Pendant sept ans, l’intendant Joost Fonteyne a été « chez lui » au Klarafestival. Son goût pour l’aventure et les liens sociaux transparaît plus que jamais dans le programme de ce festival. En avril 2026, il poursuivra son voyage et passera le flambeau à Jan Van den Borre. Merci du fond du cœur, Joost, pour ces belles années ! 

 

L'équipe du Klarafestival

Joost Fonteyne, intendant

Jan Raes, président

Chantal Pattyn, gestionnaire de réseau Klara

Programme

Anthony Romaniuk – piano, éléctronique

 

Coproduction: Flagey, Klarafestival

 

Anthony Romaniuk 

Sunrising 


Arvo Pärt 

Für Alina 


Anthony Romaniuk 

Rose-tinted 


–


Traditional, arr. Anthony Romaniuk 

Black is the Colour 


György Ligeti/Anthony Romaniuk 

Musica Ricercata VIII — 7/8 jam 


Anthony Romaniuk 

Passacaglia 


Radiohead 

Motion Picture Soundtrack 


– 


Anthony Romaniuk 

Locrian Waltz


Björk 

Army of Me/Unravel


–


Traditional, arr. Anthony Romaniuk 

Scarborough 


– 


Anthony Romaniuk 

Nach Alina 


John Adams 

Phrygian Gates


Traditional, arr. Anthony Romaniuk 

Regina

Clé d'écoute

ON MODES: NOTES DE POCHETTE PAR ANTHONY ROMANIUK

Alpha Classics, 2026 

 

Les modes : au-delà du majeur et du mineur, anciens et pourtant tout à fait modernes, de subtiles gradations de caractère et de sentiment, réalisées par des changements en montant ou descendant une simple échelle.

Les sept modes diatoniques – autour desquels ce disque a été conçu – constituaient la pierre angulaire du système musical des Grecs anciens. Indispensables aux compositeurs occidentaux jusqu’à la période baroque, ils sont aussi souvent utilisés dans différents styles de musique populaire traditionnelle. Plus récemment, l’éclectisme artistique du milieu du XXe  siècle a permis de les intégrer dans un langage musical international commun.

La théorie de base : chaque mode est créé en montant d’un degré sur le clavier, en ne suivant que les notes naturelles, les touches blanches: ionien, dorien, phrygien et lydien suivis des modes mixolydien, éolien et locrien. 

Chaque mode a un caractère propre, une saveur et une atmosphère particulières – nœud sur le spectre allant de la lumière à l’obscurité. Ma perception personnelle du caractère distinct de chaque mode est la suivante : 

  • Ionien : tranquillité, confort, sécurité. 

  • Dorien : obscurité, mais avec de la lumière juste sous la surface, optimisme paisible.

  • Phrygien : résistance, énergie, endurance. 

  • Lydien : émerveillement, imagination, rêves, possibilités. 

  • Mixolydien : joie consciente, défi. 

  • Éolien : isolement, délaissement, résignation. 

  • Locrien : obscurité et désorientation. 

 

Au printemps 2020, pendant ces mois que la pandémie avait rendus soudain libres de tout engagement, j’ai commencé à travailler Phrygian Gates de John Adams, et j’ai eu envie d’entourer cette œuvre d’autres pièces également écrites en style modal. Or, il m’a été difficile de trouver des œuvres pour clavier correspondant à ce critère et qui fussent de mon goût – aussi ai-je fini par me dire que la meilleure solution était de créer ce répertoire de toutes pièces. C’est pourquoi, à côté de quelques œuvres de compositeurs classiques, ce disque comprend des compositions originales, des arrangements et des improvisations. 

Je voulais d’entrée de jeu réaliser un disque pour piano, plutôt que pour différents instruments à clavier. À la suite de mon expérience avec les instruments fascinants produits par Fazioli, j’étais sûr de vouloir en utiliser un pour jouer la pièce de John Adams, mais je souhaitais malgré tout un autre timbre. L’inspiration m’est venue en écoutant le disque Solo Remains de Nils Frahm, joué sur un incroyable piano, unique en son genre, construit par David Klavins. La sonorité d’un des pianos de Klavins – le M450, piano à queue de concert vertical – est littéralement envoûtante. Avec sa grande table d’harmonie, ses longues cordes et sa clarté d’ensemble, cet instrument plonge l’auditeur dans une sorte de bain sonore. 

À mesure que progressait l’enregistrement, je me suis mis à concevoir ce disque comme un récital électroacoustique, avec des effets audio analogiques et numériques élargissant l’éventail de timbres des pianos. Plutôt que d’ajouter des sons synthétiques, je voulais que tous les effets prennent appui sur le son du piano.

 

Sunrising 

Ce prélude en mode mixolydien est une ode au soleil levant des étés de mon enfance, passés sur la côte du Queensland. L’effet d’écho (delay) inhabituellement long oblige l’interprète à penser simultanément au passé, au présent et à l’avenir de ce qu’il est en train de jouer. Vers la fin se font entendre les notes graves profondes du piano de Klavins. 

 

Für Alina 

La musique d’Arvo Pärt semble explorer sans cesse le vide. Le mode éolien exprime le juste degré de détresse et de désespoir. Afin de me rapprocher de sa notation, j’ai ajouté une très longue réverbération au son de basse déjà prodigieux du M450, le maintenant ainsi pendant toute la durée du morceau. 

 

Rose-tinted (étude en mode lydien) 

Ayant du mal à trouver un morceau qui fût assez clairement dans le mode lydien, j’en ai composé un moi même. Son aspect d’« étude » vient de la juxtaposition de motifs rythmiques impairs mais réguliers à la main droite (des groupes de sept notes, puis de neuf) et d’une mélodie claire et chantante à la main gauche. 

 

Black is the colour 

J’ai découvert cette ancienne chanson écossaise intemporelle dans l’interprétation qu’en a donnée Nina Simone. Même si, d’un point de vue technique, la mélodie est en mode éolien, j’ai choisi de l’harmoniser comme s’il s’agissait du mode dorien, en conservant la seule couleur éolienne (le ré naturel) comme une sorte de « note bleue », produisant l’harmonie la plus colorée du morceau. 

 

Passacaglia

Paysage sonore d’inspiration baroque, cette pièce improvisée est entièrement dans le mode éolien. Chacune de ses trois sections explore un aspect différent de l’univers émotionnel de ce mode. La première, en sol dièse, est plus pensive et méditative ; la section en do dièse, plus active, exprime plus d’irritation, moins de retenue ; la dernière partie, en fa dièse, est la plus désespérée, vide et solitaire.

 

Musica Ricercata n° 8 – fantasia (7/8 jam) 

Rythmiquement saisissante et sauvage, cette pièce saisit à merveille l’esprit de défi mixolydien, même si elle s’éloigne parfois de ce mode. Pour en prolonger l’atmosphère enjouée, j’ai continué à jouer le groove de Ligeti en me livrant à quelques diminutions rythmiques croisées. 

 

Motion Picture Soundtrack 

Étant un grand admirateur de la musique de Radiohead, enregistrer ce morceau (en mode ionien) sur le M450 a vraiment été pour moi une expérience réjouissante. À la fin, le bref passage en enregistrement superposé (overdub) contribue à susciter l’impression de foule immense que produit le morceau original (tiré de l’album Kid A, sorti en 2001). 

 

Scarborough 

L’idée de cet arrangement stratifié m’est venue d’une expérience que j’ai vécue au Japon, où, ayant enregistré la réalisation d’une basse chiffrée, j’ai ensuite dû jouer sur cet enregistrement pour une vidéo, créant ainsi un effet de double continuo. Le résultat m’a paru suffisamment intéressant pour m’inciter à réutiliser ce procédé avec cette vieille chanson folklorique anglaise. 

 

Army of Me 

On rencontre des morceaux en mode locrien dans la musique heavy metal, mais l’absence de relation naturelle entre le premier et le cinquième degré fait que les compositeurs classiques n’ont presque jamais utilisé ce mode. Cette chanson de Björk, datant de 1995, aborde de front le mode le plus sombre. Tous les sons qu’on entend dans ce morceau ont été réalisés sur le piano construit par Fazioli, y compris les percussions à l’intérieur de l’instrument et les ping de haute fréquence, produits à l’aide d’un petit marteau en liège sur les registres supérieurs sans amortisseurs. 

 

Locrian Waltz 

Bien qu’elle commence et se termine en mode locrien, cette valse de jazz ne reste que pendant un cinquième environ de sa durée dans le mode qui lui donne son titre, parcourant pour le reste un territoire tonal plus familier afin de compenser l’atmosphère lugubre des passages en mode locrien. Il s’agit d’une composition originale, mais qui utilise divers « objets trouvés » pour évoquer une époque particulière de l’histoire du jazz.

 

Nach Alina 

Cette brève improvisation s’appuie sur quelques idées prises dans Für Alina de Pärt, mais elle évolue très vite vers quelque chose de beaucoup plus extraverti que ne l’était sa source, avec en plus un changement de mode, qui passe de l’éolien au dorien. On entend clairement dans ce morceau l’effet de delay analogique. 

 

Phrygian Gates 

Pièce maîtresse de ce disque et véritable chef-d’œuvre de la musique contemporaine, cette œuvre d’Adams représente pour moi le sommet de la musique minimaliste pour piano seul. Divisée en trois grandes sections, rappelant la structure classique en trois mouvements, cette pièce est magnifiquement équilibrée et d’une grande efficacité dramatique. Elle évoque généralement en moi des images de paysages épiques, comme ceux de l’Ouest américain. 

 

Regina 

Cette pièce est un arrangement d’un cantique tiré du Livre vermeil de Monserrat, datant du XIVe   siècle, « Polorum Regina » (« reine des cieux »), assez inhabituellement écrit dans le mode ionien. Elle agit comme une sorte de baume apaisant après l’intensité de la fin de Phrygian Gates, tout en conservant la même tonalité centrale (ré dièse phrygien → si ionien) afin de clore ce disque.

 


 

« C’est plutôt dans le lâcher-prise que dans le contrôle que je me sens chez moi. »

Le Klarafestival s’entretient avec Anthony Romaniuk

 

Claviériste aux multiples talents, Anthony Romaniuk navigue avec aisance entre classique, jazz, improvisation et ambient. Il présentera lors du Klarafestival 2026 son album solo On Modes, constitué en grande partie d’œuvres personnelles, mais également de compositions de Pärt, Adams et Ligeti. Il y arrange au passage quelques morceaux de Radiohead, Björk et d’autres artistes. Quelques semaines avant son concert de présentation, nous abordons avec lui l’album, son parcours audacieux et la question centrale du festival : Where Is Home?

 

Quel a été le rôle de la musique dans ta jeunesse ?

Tu as combien de temps ? (rire) L’intérêt pour la musique dans ma vie est principalement venu de mon père. Mon grand-père était musicien traditionnel en Bucovine, une région montagneuse appartenant autrefois à la Roumanie, aujourd’hui à l’Ukraine. Bien que mon père ne soit pas lui-même devenu musicien, il a grandi avec la musique. Pendant la Deuxième Guerre Mondiale, il s’est exilé dans l’hémisphère sud comme beaucoup d’autres personnes, et c’est ainsi – pour faire court – que je suis né en Australie. Je pense que la musique a eu pour mon père un effet stabilisant sur le plan émotionnel. Il avait une petite collection de disques qu’on a entendus un nombre incalculable de fois. La musique était omniprésente, comme une bande-son de notre vie quotidienne. Je suis le dernier d’une fratrie de cinq enfants et chacun d’entre nous suivait un cours de musique. Il y avait toujours à la maison quelqu’un en train de jouer quelque chose.

 

Quel est ton premier souvenir musical ?

Hmm… je n’en ai pas vraiment, je pense. Je pourrais bien inventer quelque chose, mais je sors tout juste d’une retraite silencieuse de dix jours, donc je préfère être honnête. (rire) Par contre, ce dont je me souviens, c’est la première fois où j’ai ressenti l’impact émotionnel de la musique. Ça devait être vers mes onze ans, quand j’ai découvert le jazz. Avant, la musique était juste omniprésente, mais sans qu’elle me touche vraiment personnellement. Mais quand j’ai entendu l’album Steamin’ de Miles Davis, je n’ai pas compris ce qui m’arrivait. Je sentais pour la première fois que la musique pouvait signifier quelque chose, qu’elle peut totalement nous absorber. Elle peut faire de nous des êtres plus complets, devenir une partie de ce que nous sommes et de ce qui nous anime.

 

Que t’a apporté l’album Steamin’ sur le plan personnel ?

Il rayonne de ce disque une coolitude naturelle, une assurance dissimulant un grand optimisme. Et qu’est-ce que la coolitude, quand on y pense ? En substance, c’est le résultat de la confiance en soi. Savoir qui on est et être en paix avec soi-même. On se cherche tous un peu quand on est jeune, et Steamin’ a été une grande inspiration pour moi. Je voulais devenir cette musique.  

 

Y a-t-il d’autres personnes qui t’ont inspiré pendant ces années formatrices ?

Ma première professeure de piano a été davantage un guide qu’une enseignante pour moi. Le plus grand conseil qu’elle m’ait donné, je m’en souviens encore, c’était : « surveille ta position et équilibre ton poids, ‘from bum to thumb’ (du derrière au pouce, ndlr.) ». Pour le reste, elle m’a surtout offert l’espace nécessaire pour m’épanouir par moi-même, ce qui était vraiment bien. C’est plus tard, dans la vingtaine, que j’ai développé ma technique. Je me suis jeté comme un nerd sur les drills de Charles-Louis Hanon (auteur de Le pianiste virtuose, ndlr.). Je jouais ces exercices tous les jours. C’est le genre de structure qui me correspond bien.

 

Ton premier instrument est le piano. Quand t’es venue l’idée de jouer du clavecin et du pianoforte ? 

C’était vers mes 25 ans, quand j’étudiais à New York où j’ai à nouveau fait des rencontres intéressantes. Grâce à ces personnes, j’ai entre autres découvert la musique baroque, que je trouvais magnifique mais que je ne pouvais pas rendre au piano. C’est pourquoi je me suis mis à étudier le clavecin. Plus tard encore, à La Haye, j’ai découvert le pianoforte et j’ai encore une fois changé d’orientation. (rire)

 

Sur quel instrument es-tu le plus à l’aise ?

Quel que soit le clavier, je trouve toujours un moyen de le faire sonner, en privilégiant la production de son. Cette faculté d’adaptation est un de mes grands points forts, je pense. Mais je reste avant tout pianiste. La mécanique du marteau et de la corde est celle qui m’est la plus familière. J’ai grandi avec cet instrument et l’évolution ne s’est jamais arrêtée. Comment continuer à progresser en tant que musicien quand on a terminé sa formation ? Voilà une question intéressante et un défi important. Je pense que On Modes est ma plus belle œuvre à l’heure actuelle et j’en suis agréablement surpris. 

 

Sur l’album, tu utilises également l’électronique. Comment se marie-t-elle à ton instrumentarium acoustique ?

J’écoute beaucoup de musique électronique et j’expérimente souvent dans ce domaine, mais je ne me définirais certainement pas comme musicien électronique averti. Pourtant cet univers a influencé ma pensée. Une de mes pièces récentes est d’ailleurs une sorte de remake analogique d’une improvisation sur synthétiseur, même si je ne m’en suis rendu compte qu’après. Pour On Modes, j’ai travaillé dans un formidable studio à Berlin, avec toute un éventail d’échos à bande et d’autres appareils analogiques. Il fallait que je m’en serve. Je suis très heureux d’avoir été encadré par deux producteurs exceptionnels, dont un ami belge, Jo Thielemans.

 

Tu es souvent en tournée et tu as vécu sur différents continents. Qu’est-ce que ça fait d’être chez soi à différents endroits ?

J’avais 18 ans quand j’ai quitté l’Australie et j’ai encore déménagé plusieurs fois depuis. J’ai vécu six ans à New York, cinq ans à La Haye, six ans à Bruxelles et sept ans à Anvers. Cela fait maintenant trois ans que je vis à Madrid, où je me sens presque plus « chez moi » que mon épouse espagnole. (rire) C’est vrai qu’il est probablement plus simple de se dire : « Voilà l’endroit où je vis. Voilà mes amis. C’est ici que je veux planter mes racines. » Et à ce niveau, je ne me suis peut-être pas facilité la tâche. Mais changer de lieu de temps à autre est également enrichissant. Cela donne l’occasion de continuer à se demander : qui suis-je dans cet environnement ? Comment est-ce que je me positionne dans ce nouveau contexte ? 

 

Ce parcours t’a-t-il permis de comprendre ce qu’est ton « chez-toi » ?

Dans ce cas également, tout est une question de capacité d’adaptation. Mon chez-moi, c’est le mouvement, le changement. Il ne s’agit pas d’un endroit précis. Mon chez-moi, c’est le temps qui passe, les lieux qui changent. C’est davantage lâcher prise que s’accrocher. C’est précisément là que se trouve une certaine sérénité, même si ça sonne très bouddhiste. (rire)

 

Y a-t-il un son que tu associes à l’un des endroits où tu as vécu ?

J’ai souvent cette sensation par rapport à New York, où l’on vit entouré en permanence d’une cacophonie de sirènes, de métros, et de millions de personnes. J’ai adoré vivre là-bas. Mais la musique est elle aussi intrinsèquement liée à son environnement. Par exemple, écouter du bluegrass est une expérience totalement différente en Caroline du Nord ou en Afrique de l’Ouest.

 

Y a-t-il des rituels qui te donnent le sentiment d’être chez toi quand tu es en voyage ?

Je médite tous les jours et je suis un redoutable snob de café. (rire) J’emmène mon AeroPress et mon moulin manuel partout avec moi et je cherche dans chaque ville les meilleurs bars à café. C’est une manière de créer un lien avec l’endroit où je me trouve.

 

Te sens-tu chez toi sur scène ?

D’une certaine manière, oui. En même temps je repense à un traité du 16e siècle expliquant que le spectacle n’est pas un échange entre l’artiste et le public, mais une rencontre commune. Idéalement, tout le monde regarde en même temps vers le centre d’un espace. C’est dans cette expérience partagée que réside potentiellement la magie. Le terme espagnol « duende » résume très bien cette idée : le moment où l’on est absorbé par quelque chose de plus grand que soi-même.

 

Comment décrirais-tu ton lien avec Bruxelles ?

Bruxelles est pour moi comme un carrefour de cultures. Ce n’est pas une grande ville, mais elle devient de plus en plus cosmopolite. Cette convergence d’univers amène un dynamisme particulier. Bruxelles est assez grande pour être véritablement accueillante. On peut vraiment y être soi-même. J’ai aimé y habiter.

 

Tu y seras bientôt de retour pour le concert de présentation de On Modes. Comment est née l’idée de cet album en particulier ?

Pendant le confinement, j’ai commencé à jouer Phrygian Gates de John Adams. J’étais tellement passionné par cette pièce que je voulais en faire le point central d’un programme. Comme l’évoque le titre, elle est composée en mode phrygien (une gamme spécifique, ndlr.) et je me suis très vite rendu compte que je voulais travailler sur le pouvoir expressif de ce mode et d’autres modes.

 

Qu’est-ce qui t’attire dans les modes ?

Plus encore que les tonalités majeures ou mineures, les modes racontent chacun leur propre histoire. Ce sont des gammes qui véhiculent les couleurs et les moods les plus divers, ils peuvent vous propulser en un instant dans un autre monde. Le mode mixolydien, par exemple, est brutal et défiant, alors que le dorien paraît plutôt contemplatif et suggère un doux optimisme. Chaque mode vous met dans un état émotionnel différent, sans pour autant que vous deviez en connaître davantage. On en revient à l’auditeur qui devient la musique. Un son naît dans lequel se trouve de la vie et cette vie peut exprimer une infinité de choses.

 

Comment as-tu utilisé ce langage modal ?

Ça a été un long processus de réflexion et de recherche. En effet, on retrouve les modes principalement dans la musique ancienne et le jazz. Il existe peu de répertoire modal pour les pianistes. Je n’avais donc pas d’autre choix que de créer mon propre répertoire. Outre la pièce d’Adams, j’ai également choisi quelques œuvres du 20e siècle de Pärt et Ligeti. Mais pour le reste, l’album est intégralement constitué de compositions, d’improvisations et d’arrangements personnels. Développer ma propre voix était une étape importante pour moi. L’album paraît sur un label classique (Alpha Classics, ndlr.), mais honnêtement, je n’ai pas la moindre idée du genre dans lequel je devrais le classer. Ce n’est pas du jazz, ni de l’ambient, ni de la musique électronique ou du néoclassique.

 

Peut-être est-ce simplement ton genre à toi ? Comme un mélange d’influences qui auraient percolé à travers ton filtre unique ?

C’est tout à fait ça. (rire)

 

Fauve Charlier & Katherina Lindekens

Biographies

Le pianiste australien Anthony Romaniuk évolue librement entre les styles et les genres. Parti d’une fascination pour le jazz, il s’est spécialisé dans la musique ancienne et a depuis exploré l’improvisation, le rock indépendant et la musique électronique. Dans ses programmes de concert variés, il juxtapose des œuvres de compositeurs tels que Byrd, Bach, Beethoven, Ligeti et Adams à ses propres compositions. Romaniuk est membre permanent de Vox Luminis et a également collaboré avec Reinoud Van Mechelen, Patricia Kopatchinskaja et le groupe de rock indépendant Efterklang, entre autres. Ses albums solo Bells (2020), Perpetuum (2023) et le tout récent On Modes (2026) se caractérisent par leurs programmes réfléchis et par la richesse sonore des différents types de claviers utilisés par Romaniuk.

Partenaires

Structural partners

Klara, KPMG

 

Event partners

Brouwerij Halve Maan, Gimv | Worxinvest, Interparking, Proximus

 

Cultural partners

Ancienne Belgique, Belgian National Orchestra, Bozar, Brussels Philharmonic, De Munt | La Monnaie, Flagey, Muntpunt, Museum of Musical Instruments, Passa Porta

 

Public funding

Nationale Bank, Nationale Loterij meer dan spelen, Stad Brussel, Visit Brussels, Vlaamse Gemeenschap

 

Media partners

BRUZZ, De Standaard, La Première, La Trois, Le Soir, Musiq3, Radio 1, Ring TV, VRT Eén, VRT Canvas, VRT Max

 

Festival suppliers

Daniel Ost, Drukkerij VD, Maison Dandoy

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