Sabine Devieilhe
Bayerisches Staatsorchester - Jurowski Vladimir
mer 16.03, 20:00 / Bozar, Salle Henry Le Boeuf

Bayerisches Staatsorchester

britten, debussy & ravel

En ombre et lumière

la soprane Sabine Devieilhe sur son affinité avec le Klarafestival et Britten

Lors du Klarafestival 2022, la soprano française Sabine Devieilhe nous plongera dans le cycle de chansons Les Illuminations de Benjamin Britten, aux côtés du Bayerisches Staatsorchester. Afin d’en savoir plus sur son affinité avec l’œuvre de Britten, un répertoire dans lequel on ne l’a pas encore beaucoup entendue, nous lui avons posé une série de questions.

 

Ce n’est pas la première fois que vous venez à Bruxelles. Vous avez chanté dans plusieurs opéras et récitals à la Monnaie (entre autres le rôle d’Eurydice dans Orphée et Eurydice de Gluck et celui de la Reine de la Nuit dans La Flûte Enchantée de Mozart), ainsi qu’à Bozar. Quelle est votre impression de la vie culturelle en Belgique, et à Bruxelles en particulier ?

 

« Ce n’est pas tout : j'ai fait mes débuts dans la vie professionnelle il y a une dizaine d’années lors du Klarafestival en Belgique, avec Les Ambassadeurs. J’étais une toute jeune chanteuse, et Alexis Kossenko m’avait proposé de composer un programme autour de Rameau, et d’y présenter les Chansons Écossaises de Beethoven avec Alain Buet, en petit ensemble de chambre. Je connais donc le festival et son effervescence, qui est inégalée. Le festival a ce goût pour les curiosités musicales et le public est vraiment présent, même pour des spectacles qui sont moins ‘mainstream’ que le reste de la programmation. Donc je me réjouis de chanter à nouveau dans ce cadre merveilleux. »

 

Pour ce concert du Klarafestival 2022, vous travaillez avec le Bayerisches Staatsorchester. Est-ce la première fois que vous collaborez avec eux ?

 

« Non, ce sera la deuxième fois. La première fois, c'était en plein milieu de la pandémie pour une production de La Flûte Enchantée, qui a survécu malgré la tempête. Donc je les connais dans la fosse, dans des conditions qui n’étaient vraiment pas idéales pour rencontrer des musiciens. C’était à l’automne 2020, et il s’agissait d’une production où toutes mes interactions avec mes collègues sur le plateau, et évidemment avec les membres de l’orchestre, étaient coupées, pour éviter une contamination, même si on était testés régulièrement. Pour le concert à venir, avec cette texture orchestrale en chambriste des Illuminations, je vais enfin avoir l’occasion de rencontrer les musiciens solistes. » 

 

Comment sont-ils venus vers vous ?

 

« J’avais déjà joué Les Illuminations de Benjamin Britten avec le Rundfunkorchester Berlin et Vladimir Jurowski. C’est lui qui m’a proposé de le reprendre avec son propre orchestre, le Bayerisches Staatsorchester de Munich. »

 

Il semble y avoir un grand pas entre le répertoire français du début du 20e siècle, le répertoire dans lequel on vous connaît peut-être le mieux, et celui de Britten. Est-ce que vous aviez déjà une affinité avec la musique de Britten, par exemple via les textes de Maeterlinck – un des grands symbolistes à côté de Rimbaud – que vous connaissez grâce à votre rôle de Mélisande dans Pelléas et Mélisande de Debussy ?

 

« Ce que je trouve très touchant dans Les Illuminations, c’est de sentir la relation très étroite entre Rimbaud et Britten. Je connaissais Britten pour l’avoir chanté quand j’étais encore étudiante, dans le rôle de la jeune Lucia dans Le viol de Lucrèce. J’ai eu un grand coup de cœur pour la musique et ce personnage, qui est extrêmement lumineux. Britten a une façon d’orchestrer en ombre et lumière. Et pour une soprano en particulier, il a une préférence pour une texture très éthérée et scintillante. Dans Les Illuminations, je retrouve ce côté quasi féérique, qui colle très bien avec la poésie de Rimbaud et qui sert à dépeindre l'inconscient. On est vraiment sur une modernité dans la poésie et une porte ouverte vers la description de l’inconscient et les prémisses de la psychanalyse. Je trouve là un terrain de jeu merveilleux. » 

 

Est-ce que le style de composition de Britten vous mène à utiliser votre voix différemment ?

 

« C’est différent bien sûr, mais finalement il s’agit beaucoup de théâtre. Vladimir Jurowski met un point d’honneur à rendre Les Illuminations d’une manière très théâtrale. Dans ce contexte de récital avec orchestre, je suis seule à déclamer le texte. Il faut donner à entendre les couleurs et la déclamation de Rimbaud, même si c’est dans une langue étrangère pour le public. On a, par exemple, parlé de la place de la narratrice comme d’un ‘Monsieur Loyal’ au cirque, qui annonce la soirée. Les premiers poèmes font penser à une fanfare : les vers sont très déclamés et ‘recto tono’, sur une seule note. C’est un côté de projection de la voix très particulier, et qui n’est pas très habituel pour moi, car ma texture de voix est plutôt légère. C’est donc un travail de caméléon, mais je trouve cela magnifique. En vingt minutes, j’ai l’occasion de déclamer, mais aussi de produire cette texture éthérée dont je vous parlais. Il y a aussi un aspect ‘sérénade’ dans le quatrième morceau : l’orchestre m’accompagne en pizzicato, un peu comme une guitare – ça me fait penser à Don Giovanni qui chante sous la fenêtre. Les Illuminations est en fait très complet en matière de vocalité. » 

 

Est-ce qu’en étudiant cette œuvre, vous avez découvert des détails particuliers, que vous souhaitez partager avec nous ?

 

« Je pense que ce qui est très touchant dans une œuvre comme celle-ci, c’est de revenir à la personne à qui l’œuvre a été dédiée. On l’a beaucoup entendue avec ténor, mais elle initialement a été composée pour la soprano Sophie Wyss. J’ai eu l’occasion de relire la correspondance très touchante entre Britten et Wyss, qui accompagnait les deux premières mélodies (ndlr : le terme ‘mélodie’ fait ici référence au genre raffiné de mélodie française du 19e siècle, qui est un chant, accompagné ou non, sur des paroles généralement empruntées à des textes poétiques) qu’il lui avait envoyées pour un récital. Il lui demandait évidemment de toujours rester au plus proche des mots, et de ne pas se laisser aller à une vocalité trop lyrique. Le tout accompagné de petites phrases comme : “Mais bien sûr, je sais que toi, ma douce amie, tu sauras faire ça mieux que quiconque, etc.” Je trouve important de revenir au destinataire d’une œuvre, aussi bien pour une mélodie orchestrale comme ici, que pour un grand opéra. C’est toujours ce que je cherche à faire, pour percevoir finalement l’effet escompté. Les partitions de Britten sont très annotées, avec beaucoup d’indications pour l’orchestre et pour la voix, et avoir en plus une correspondance écrite du compositeur qui détaille son intention, ça n’a pas de prix. »

 

Vous interprétez un large éventail de répertoire, de Haendel au répertoire français du début du 20e siècle, et maintenant Britten. Avez-vous une œuvre préférée ?

 

« Pas nécessairement, non. J’ai l’impression qu’à chaque fois que je travaille sur une œuvre de façon appuyée, je finis par me dire: “ça y est, j’ai fini par trouver mon répertoire de prédilection.” Là, en ce moment, je suis amoureuse d’Ambroise Thomas parce que je suis en immersion totale. Ce qui est formidable aujourd’hui, c’est qu’il n’y a plus vraiment de carrière de chanteur dédiée à un seul répertoire. On est très polyvalent, on saute d’un répertoire à un autre. Pour la santé de ma voix aussi, ça m’aide de pouvoir passer d’un répertoire assez lyrique avec beaucoup de monde dans la fosse, à un répertoire plus épuré, ou de revenir à la musique ancienne ou même à une création contemporaine. En fait, j’aime me spécialiser dans un répertoire quand je l’aborde, et j’aime aussi garder le côté polyvalent qui définit ma carrière. À l’échelle d’une saison, j’essaie d’équilibrer les choses et d’avoir plusieurs façons d’interpréter la musique. »

 

Revenons au Klarafestival : cette édition 2022 est placée sous le thème « Let’s stick together », pour célébrer le plaisir de se retrouver en chair et en os après presque deux ans de confinements et de concerts à distance, par écran interposé. Quel est pour vous, en tant qu’artiste lyrique, un des plus grands défis en ce moment ?

 

« C’est de regagner la confiance du public. En France, et je pense aussi en Belgique, le public est encore masqué, et les gens ne réservent plus vraiment leurs billets à l’avance. Il faut à la fois regagner leur confiance pour revenir, mais ensuite, une fois qu’ils sont là, il faut leur montrer à quel point l’apaisement, l’émerveillement et l’enthousiasme sont au rendez-vous. Encore plus aujourd’hui, j’essaie de faire de chaque concert une rencontre avec le public. Finalement, je pense que cette pandémie m’a appris à quel point on avait besoin des gens, pour faire de l’art vivant et pour donner à entendre une performance imparfaite mais live. »

 

Pensez-vous que la musique peut jouer un rôle important dans la société d’aujourd’hui ?

 

« Le COVID a creusé les inégalités. Et l’une des plus belles preuves de mains tendues vers l’autre, vers son prochain, c’est de continuer et de donner à entendre du beau et l’expérience du son. Plus que jamais, les salles de spectacle ont besoin de s’ouvrir aussi vers les écoles, les maisons de retraite et les populations isolées. »

 

 

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